Être et avoir - Relié
de Gabriel Marcel (Auteur)
J'espère que ce livre sera largement lu, et je le recommande tout particulièrement à quatre catégories de personnes : 1. Pour ma part, je n'ai rien trouvé de plus important que les écrits de M. Marcel, ici et ailleurs, sur le problème de la métaphysique. Je dis bien problème : car nous sommes tous de nos jours, au final, perplexes quant à la définition exacte de la métaphysique. Le thomiste strict a sa réponse ; le positiviste aussi ; de même le théologien biblique, trop enclin à trouver dans le déclin de l'ontologie un argument pour l'authenticité des « perspectives bibliques ». M. Marcel a été formé dans la tradition de l'idéalisme : et il a connu l'influence de Bergson et de W. E. Hocking. Sa conversation avec lui-même trahit certainement leurs influences : mais elle est d'une portée bien plus large. Le professeur Ayer et le Dr E. L. Mascall ont leur réponse à la question de ce qu'est l'ontologie : ils ont leurs formules. Marcel sonde au-delà de ces réponses ; pour lui, l'ontologie est bien plus qu'un corps de doctrine. C'est l'expression intellectuelle de la situation humaine ; ce qui est exprimé dans les syllogismes de, par exemple, le Père Garrigou-Lagrange, n'est valable que dans la mesure où cela saisit et résume l'être même de l'homme et de l'univers, tel que cet être est vécu et rencontré par l'homme dans son pèlerinage à travers la vie. Je constate, en lisant M. Marcel, que les frontières sont brouillées entre la réflexion, la métaphysique, la spiritualité. Et c'est là la force de sa méthode apparemment inconstante. D'une certaine manière, il est trop sage pour supposer que les arguments de la philosophia perennis, sous leur forme abstraite, suffisent à convaincre un homme ; ils n'emportent la conviction qu'en relation avec une expérience de vie entière dont ils sont l'expression. Les enjeux entre le thomiste, le positiviste, l'idéaliste ne sont pas de simples questions de doctrine mais de vie ; et pour voir ce qu'ils sont, il faut sonder, étirer le langage au-delà des frontières de la poésie, pour tenter de traduire les enjeux comme des choses à travers lesquelles les hommes vivent. 2. Ce livre devrait être étudié attentivement par le moraliste, qu'il soit philosophe ou théologien moral. En ce qui concerne certaines des idées éthiques les plus familières, Marcel nous rappelle leur « intérieur » alors que si souvent, dans nos discussions, nous ne pensons qu'à leur « extérieur ». Qu'est-ce qu'une promesse ? Nous avons notre réponse toute faite, notre formule qui nous permet de poursuivre la discussion sur nos obligations de tenir les promesses que nous avons faites et ainsi de suite. Nous n'attendons pas de sonder. Je me retrouve inévitablement à utiliser ce mot « sonder » encore et encore en rapport avec M. Marcel : car ce qu'il fait, c'est sonder les profondeurs insoupçonnées du familier. La plupart des étudiants professionnels en éthique sont des philistins moraux, des hommes qui consacrent peu de temps à pénétrer l'« intérieur » des idées qu'ils manipulent. Et là, Marcel les interpelle. 3. Ce livre devrait être largement lu par les nombreux « compagnons de route » chrétiens d'aujourd'hui, ceux qui suivent, pour ainsi dire, de loin la voie chrétienne sans encore parvenir à un acte de foi envers le Crucifié. Son inachèvement même répondra à leur anxiété tâtonnante, et il enrichira leur vision de la vie. Et cela, il peut le faire parce qu'il évite l'exposé dogmatique, cherchant plutôt à montrer l'intérieur du véritable mode de vie chrétien. Fidélité, espérance, charité, mystère, ce sont là des catégories fondamentales de la voie chrétienne : et de tout cela, Marcel a beaucoup à dire, qui est de toute façon frais et pourtant enraciné dans la tradition du christianisme catholique. Le lecteur d'une œuvre telle que La Peste d'Albert Camus, avec sa préoccupation pour le problème d'une sainteté athée, comprendra M. Marcel. D'une certaine manière, il remet en question la possibilité de la vision de Camus ; et il le fait non pas sur des bases dogmatiques, mais par une analyse de la sainteté et de la bonté qui montre indirectement leur inséparabilité de la reconnaissance du mystère englobant de Dieu. Une époque qui a connu le mal comme la nôtre le connaît encore inévitablement, est intéressée par la bonté ; et c'est de la bonté, comme quelque chose émanant inévitablement de Dieu parce que don de lui, que traitent les études de Marcel. 4. Et enfin, je recommande ce livre parce qu'à une époque où la minutie et la subtilité d'esprit sont trop souvent les prérogatives des destructeurs à la légère, il nous rappelle qu'une véritable minutie et une véritable subtilité intellectuelle sont enracinées dans l'humilité et la pureté du cœur, et manifestent le terreau dans lequel elles sont nourries par une grâce dont nul ne peut échapper au charme et une force d'argumentation que nul ne peut briser.
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